« Decision to Leave » de Park Chan-wook : l’abîme des sentiments
Il mène sa vie une manette à la main, absorbant…
On l’attendait de pied ferme après son Prix de la mise en scène à Cannes cette année. 6 ans déjà depuis le choc de Mademoiselle, et Park Chan-wook ne déçoit toujours pas : Decision to Leave, grand film d’amour bien malsain.
L’amour en fond, toujours. Ou au premier plan, parfois. Hae-jun enquête sur la mort d’un grimpeur en montagne et suspecte la femme du défunt, Seo-rae (que les sous-titres français appellent Sore, où se situe la vérité ?), dont il va doucement s’éprendre. Park Chan-wook joue des regards et des lignes invisibles pour relier des personnages qu’il aime déjà, lui, en tant que cinéaste.
L’amour en fond
Decision to Leave ne méritait rien de moins que le prix de la mise en scène cannois. Des cadres construits, la plupart du temps scindés en deux par un élément de décor – quand ce n’est pas un protagoniste qui sert de rupture. Des images souvent coupées en deux qui illustrent un jeu du chat et de sa proie pervers et malsain, qui s’installe doucereusement entre nos deux tourtereaux.
L’amour que dépeint l’auteur d’Old Boy est trouble, à deux doigts d’être totalement toxique. Il joue, utilise, blesse, brise. Le cinéaste joue sur les regards, donc, pour transmettre l’émotion qui inexorablement prend le pas sur la raison. La rencontre qui bouleverse le flic et sa suspecte intervient au détour d’un plan d’une dizaine de secondes. Une attention particulière, étouffée, un regard qui exprime bien plus que n’importe quelle parole. Hae-jun en reste d’ailleurs totalement bouchée bée, incapable de prononcer le moindre mot, avant de reprendre ses esprits. Un coup de foudre, un vrai.
Le polar en surface
Il fallait à Park Chan-wook presque un prétexte pour conter cette histoire d’amour malsaine. Si l’enquête est certes retorse et charnue, palpitante et bien sûr habilement mise en scène – le point de vue presque omniscient du policier habille certaines scènes d’une mise en abyme tout à fait bienvenue – le focus absolu se fait véritablement sur le lien indéfectible qui unit ces deux âmes aléatoirement perdues puis retrouvées.
Le plus beau coup de maître de Decision To Leave, car il y en a beaucoup, doit se situer dans la manière tout à fait pudique et touchante de parler d’amour sans jamais le nommer. L’amour se regarde, s’observe. À travers des vitres teintées, des jumelles, l’écran-combo d’un interrogatoire, les orbites d’un mort. On en remet une couche sur la gestion du regard par le cinéaste coréen, oui, seulement on parle ici d’une véritable masterclass. Hae-jun, notre policier pris entre deux feux, ne cesse d’appliquer des gouttes sur ses yeux desséchés par l’insomnie. Que peut-il voir, sans ? Où se situe l’illusion, qui utilise qui, qui va s’en retrouver « brisé » ?
Au travers de cette narration bouleversante, Park Chan-wook interroge une facette du sentiment absolu, le frère jumeau dévastateur, et ses conséquences sur un quotidien routinier pourtant heureux. Un regard contre des années de vie commune. La leçon du maître ? En amour, il n’y a finalement aucune victime. Et rarement des innocents.
À toi qui rêvais de la rencontre entre Hitchcock et le cinéma coréen
À toi qui attendais le grand retour de Park Chan-wook depuis Mademoiselle
À toi l'amateur de jeux de piste et d'amour
Si tu laisses le cinéma esthète et maniériste à d'autres
Si tu préférais Park Chan-wook pour sa trilogie inoubliable de la vengeance